28 octobre 2009

Sélection de webcomics

Pas de long et tortueux billet aujourd'hui, simplement une liste de webcomic que je lis(ais) et que j'apprécie.


Geek stuff:
http://www.phdcomics.com (spéciale dédicace à Endive)

Webcomics en tous genres:

Défunts:

Et un français que tout le monde connaît pour finir:

Certains sont faciles à lire, d'autres non, certains vous correspondront, d'autres pas du tout. Quoi qu'il en soit, vous savez maintenant comment perdre votre temps.

Bonne lecture.

15 octobre 2009

Intelligence artificielle, calcul et métaphore

Plusieurs lecteurs (lectrices en fait) se sont plaint de la longueur excessive de mes billets. Je leur dédie celui-ci.


Une brève histoire de l'intelligence

Tout a commencé il y a fort, fort longtemps, alors que l'univers, déjà vieux de plus de 7 milliards d'années, n'était encore constitué que de matière inanimée. Quoi qu'en y réfléchissant, inanimée est peut-être un mauvais terme, après tout. On ne peut pas dire que les gigantesques supernovas qui avaient animé la jeunesse de notre univers se soient passées en douceur, ni que les énormes trous noirs galactiques n'aient gobé des étoiles entières sans un minimum d'animation. Sur notre planète même, après que celle-ci se fût formée à grands renfort de collisions cataclysmiques et que les volcans aient ensuite déversé leurs milliards de tonnes de lave à travers la croute refroidie de notre planète, la matière inanimée semblait bien mal mériter son nom.

Mais à ce moment même, quelque part sur Terre, une infime fraction de la matière inanimée, une vague poussière stellaire venait par hasard de prendre un caractère à part, d'acquérir une qualité qui la distinguerait désormais du reste du monde. Elle était devenue vivante. Le phénomène était survenu tout à fait par hasard, et n'aurait pas semblé, à l'œil non exercé, plus admirable que l'émergence d'ordre à partir du chaos que constitue la formation d'un flocon de neige, ou d'une tornade. Et pourtant, cet ordre là avait quelque chose de particulier qui le plaçait à part.

Cette particularité, c'est la capacité à reproduire l'improbable. Dans la nature, l'improbable, par définition, survient peu souvent. L'émergence spontanée de formes complexes est un phénomène lent, et rare. En s'affranchissant de la nécessité du hasard, la vie a rendu possible l'apparition de formes extrêmement complexes, donc extrêmement improbables, en un temps raisonnable. Bien sûr, le hasard est toujours présent dans l'évolution de la vie, mais son importance est drastiquement diminuée par la "mémoire du hasard" que constitue l'information génétique. De créateur de complexité, le hasard devient moteur.

La transition entre un hasard créateur et un hasard moteur ne s'est toutefois pas faite immédiatement, bien au contraire. Personne ne sait vraiment à quoi ressemblaient les premiers "réplicateurs", c'est-à-dire les premières molécules capable de se recopier à l'identique en piochant les éléments nécessaires à leurs besoins dans la soupe primitives dans laquelle ils baignaient, mais il ne fait que peu de doutes que ces réplicateurs étaient des constructions extrêmement simples au regard même d'une algue unicellulaire. Il a fallu au vivant, avant d'explorer en profondeur la complexité, apprendre à faire bon usage du hasard, maximiser sa capacité à en tirer parti. Apprendre à apprendre, en quelque sorte. C'est pourquoi l'organisme le plus complexe vivant sur Terre fût, pendant les trois premiers quarts de l'histoire de la vie Terrienne, une algue bleue. Cette période gestative de la vie fût nécessaire au développement de l'arsenal moderne du vivant parmi lequel figurent l'ADN, la reproduction sexuée et les mécanismes de réparation du matériel génétique, grâce auquel les être vivants purent stocker de manière fiable de grandes quantités d'information tout en tirant parti le plus rapidement possible des mutations bénéfiques.

Cette capacité accrue a permis l'apparition graduelle de formes complexes, organismes pluricellulaires, chordés, vertébrés et mammifères par exemple. Bien sûr, l'évolution n'exige pas l'augmentation systématique de la complexité des êtres vivants, mais elle la rend possible, et rend ainsi possible l'augmentation graduelle de la complexité des créations de l'évolution et l'improbabilité de ces mêmes créations.

Or il se trouve que l'une de ces créatures improbables s'est trouvée dotée, par la force des choses, d'une propriété étonnante qui la distingue de la masse des choses vivantes, tout comme les choses vivantes se distinguent de la masse des choses inanimées. Cette capacité, encore une fois, a trait à la transmission d'information et à la génération de complexité, mais ce en quoi elle se distingue du vivant est sa rapidité incomparable. Cette capacité s'appelle l'intelligence.

Bien sûr, la créature improbable dont je parlais est l'Homme, mais elle n'est pas la seule, loin s'en faut, à être dotée d'intelligence. Il s'est simplement trouvée que l'espèce humaine aura été poussée, plus qu'une autre, à exploiter la niche écologique de l'intelligence, à tel point que d'outil commode elle est devenue un générateur de complexité plus rapide que notre Terre n'en avait jamais connu. A un point durant l'évolution du cerveau humain, celui-ci est devenu assez flexible et puissant pour permettre la libre combinaison et association de symboles mentaux, et les capacités de communication humaines on permis la perpétuation de ces associations de symboles, que l'on appelle la culture, le savoir, la langue. Tout comme le vivant avait quelques milliards d'années auparavant franchi un seuil d'efficacité permettant l'apparition presque instantanée à l'échelle géologique d'espèces complexes, le cerveau humain a franchi un seuil de raffinement qui a rendu la distinction entre l'intelligence humaine et les autres formes d'intelligence existantes non plus seulement quantitatives mais aussi qualitatives, avec les conséquences que l'on connaît.

L'intelligence en général, et l'intelligence humaine en particulier, se distinguent donc avant tout à mon sens par leur capacité inégalée à générer la complexité. Beaucoup d'espèces s'en servent, à travers l'éducation des petits, pour perpétuer l'existence de comportements trop complexes pour avoir été intégralement codés dans le génome tels les attitudes de chasse ou la confection et l'utilisation d'outils. L'homme, à travers le développement du langage oral, puis de l'écriture et enfin des réseaux de communication à grande échelle, a exploité à fond ce mécanisme et rendu possible la création et la reproduction rapides de complexité indépendamment de son matériel génétique.

L'apparition de la vie, de l'intelligence, du langage, de l'écriture, des réseaux de communications globaux et enfin de l'informatique sont autant d'innovations qui ont permis une génération de complexité toujours plus rapide et l'apparition de motifs toujours plus improbables. Pour autant, l'intelligence humaine, création naturelle, n'est encore pas capable de créer des motifs capables de rivaliser en complexité avec les créations de l'évolution, qui a certes pris quelques milliards d'années d'avance. Nous serait-il possible de recréer après quelques milliers d'années d'Histoire à peine ce que la nature a mis pas moins de trois milliards et demi d'années à créer ? Pouvons-nous espérer créer une intelligence artificielle ?

Interprétation et métaphore

Je dois maintenant m'excuser pour la manipulation honteuse à laquelle je viens de me livrer envers vous. J'ai en effet utilisé votre intuition et votre maîtrise du langage pour faire passer comme évidents et naturels des concepts qui ne le sont pas, et je vous ai honteusement fait croire à l'existence de choses qui n'existent pas. Mais quoi donc ?

La vie tout d'abord. Qu'est-ce vraiment que la vie ? La physique nous enseigne que, pour autant qu'elle est concernée, l'univers se réduit à l'interaction de champs et de particules élémentaires, sans sens ni but. Ces interactions peuvent être décrites formellement par des équations mathématiques, elles sont immuables et universelles. Ceci constitue le crédo du physicien.

Une des conséquences de ce principe est que la matière vivante n'est en rien distincte, aux yeux de la physique, de matière "inanimée", ordinaire. Elle ne semble pas posséder de réalité objective. De même, les phénomènes remarquables et que nous considérons comme beaux, ordonnés ou particuliers, les étoiles, les flocons de neige, les aurores boréales, ne possèdent en aucune façon une existence propre aux yeux de la mécanique du monde, ils ne sont qu'amas de particules en interaction avec d'autres particules.

Si l'intelligence humaine peut se passer de la connaissance de ces particules fondamentales pour comprendre le monde qui l'entoure, c'est que l'on ne lui a pas donné le choix. Ces particules, pour fondamentales qu'elles soient, sont imperceptibles aux sens humains, de même que sont imperceptibles les atomes, les molécules et les cellules, bref, tout ce qui nous constitue et dont nous ignorons pourtant superbement l'existence la majeure partie du temps sans problème. L'évolution nous a doté des sens et outils mentaux les plus à même de favoriser notre survie, et il se trouve que ceux-ci sont s'appuient non sur une description fondamentale et objective du monde, mais sur une simplification extrême de celui-ci, un modèle où des objets macroscopiques interagissent et possèdent des propriétés, mais il est important de se rappeler que ces objets, cette table, ce plafond, ne possèdent pas de réalité objective. Ils sont une représentation simplifiée du monde, basé sur les régularités de celui-ci, c'est-à-dire sur les motifs répétés que l'interaction de milliards de milliards de particules fondamentales fait émerger.

L'intelligence est donc fondée sur l'analogie, la métaphore. Elle consiste à constater que dans le monde, "tout se passe comme si" les objets conçus par l'intelligence étaient réels, et liés à d'autres objets ou concepts par des liens simples. En liant les objets par des relations simples, elle donne du sens au monde, un sens dérivé mais indépendant des propriétés des particules fondamentales constituant les objets considérés.

Ainsi en va-t-il d'une bactérie, par exemple. Une bactérie n'est pas une bactérie parce qu'elle est constituée des bon atomes, situés exactement à la bonne place et interagissant exactement de la bonne façon. Une bactérie est une bactérie parce qu'elle présente les bonne propriétés, et que ces propriétés restent stables dans le temps, et ce indépendamment de la configuration individuelle des particules élémentaires qui constituent la bactérie. Ainsi, la modélisation fait abstraction des détails, du substrat duquel émergent les propriétés étudiées. Vous me voyez venir ?

De la même façon qu'une bactérie est une bactérie indépendamment de son substrat, il pourrait être possible de décrire l'intelligence comme une collection de propriétés attachées à un substrat mais indépendantes de celui-ci. Si une telle définition de l'intelligence était trouvé, qui ne dépende ni des particules élémentaires qui constituent la chose intelligente, ni de ses atomes, molécules, cellules ou amas de cellules, il serait possible d'imaginer implanter ces propriétés dans un substrat différent de celui que nous connaissons, fait d'amas de cellules, de cellules, de molécules etc… En comprenant, en modélisant l'intelligence, on la rendrait transférable.

Mais a-t-on réellement besoin de comprendre l'intelligence pour l'imiter ? Pas vraiment. Il est estimé qu'aux alentours de 2050, si le progrès suit son cours, un ordinateur personnel possèdera assez de puissance pour simuler au niveau cellulaire un cerveau humain entier. Un supercalculateur pourrait le faire dès 2035. A moins de penser que le secret de l'intelligence humaine réside à une échelle inférieure à la taille du neurone, il nous sera alors théoriquement possible de créer une intelligence artificielle sans rien comprendre à notre création, en copiant bêtement la nature.

Mais là n'est pas le but des chercheurs en intelligence artificielle. Leur but est bel et bien de comprendre les mécanismes qui président à l'intelligence, en se reposant sur la supposition tacite que ces mécanismes sont beaucoup moins complexes que l'agencement des quelques 100 milliards de neurones (sans même parler des cellules gliales) qui composent nos cerveaux. Puis de transférer ces mécanismes sur le substrat du calculateur.

Les calculateurs

Les calculateurs sont des machines formidables, capables d'effectuer plusieurs milliards de tâches simples chaque seconde. Certains les appellent "ordinateurs", mais les anglophones les appellent calculateurs pour une raison évidente mais de plus en plus ignorée : ces machines ne savent faire qu'une chose, effectuer des calculs. Ce qui nous amène aux systèmes formels.

Un système formel est un ensemble de deux choses: des axiomes et des règles de dérivation. Les axiomes sont une suite de symboles, et les règles de dérivation servent à transformer une suite de symbole en une autre suite de symboles. Ces transformations sont très simples, ce sont des transformations typographiques comme par exemple le remplacement d'un symbole par un autre, le collage de deux suites de symboles ou l'effacement d'un symbole. Ces transformations sont très simples pour la bonne raison que les systèmes formels ont été conçus pour rendre possible la dérivation de théorèmes d'une façon purement mécanique, bref, ils sont au fondement même de l'informatique.

A partir de l'axiome constitué du contenu initial de sa mémoire, et des règles de dérivation définies par le constructeur du processeur d'un ordinateur, l'ordinateur procède à des opérations typographiques simples qui ont pour effet de modifier le contenu de sa mémoire et donc d'aboutir à un nouveau théorème. Bien sûr, la mémoire d'un ordinateur n'étant pas finie, l'ordinateur ne constitue en fait qu'une approximation d'un vrai système formel, approximation la plupart du temps suffisante.

Mais si cette façon de voir un ordinateur peut vous sembler étrange, c'est que je me suis placé ici à un niveau d'abstraction plus bas que le niveau auquel vous êtres habitués. J'aurais pu choisir un niveau d'abstraction plus haut, vous parler d'assembleur, des instructions de copie, des opérations binaires, des opérations arithmétiques. Ou me placer à un niveau plus haut encore, vous parler de boucles, de sauts, de variables. A un niveau de description supérieur, j'aurais parlé d'objets, de structures, de fonctions, de librairies. Ou j'aurais pu choisir un niveau de description plus bas et considérer un ordinateur comme un tas de particules élémentaires. Tous ces points de vue sont vrais dans le sens où ils possèdent leur utilité et aident à comprendre l'objet étudié dans un certain but.

Chaque niveau de description fait abstraction des niveaux inférieurs, car il en est indépendant. Il ne fait aucun doute que lorsque vous jouez au dernier jeu vidéo à la mode, les images affichées sur l'écran ne sont que le résultat de manipulations typographiques dépourvues de sens, du moins en se plaçant à un certain niveau de lecture. De même, se pourrait-il que l'intelligence, présente au dernier niveau de lecture d'un programme, ne puisse être le fruit que de manipulations typographiques vides de sens ? Après tout, n'est-ce pas déjà le cas de l'intelligence humaine, fruit de l'interaction vide de sens d'amas de neurones, de neurones, d'atomes ou de particules subatomiques, selon le point de vue ? C'est en tout cas ce que croient beaucoup de chercheurs en intelligence artificielle : l'intelligence n'est qu'un processus mécanique, un agencement de matière, un motif transposable d'un substrat à un autre.

L'existence de différents niveaux de lecture au sein de systèmes formels n'est pas une exception propre à l'informatique et à quelques exemples savamment choisi. Au contraire, en 1931 un logicien nommé Kurt Gödel a prouvé que tout système formel suffisamment flexible pour être utilisé comme une métaphore des nombres entiers naturels possédait aux moins un niveau de lecture en plus de celui dans le but duquel le système formel avait été créé.
Car un système formel, dans la vie réelle, est toujours créé avec un but. Ce but est exprimé par l'interprétation canonique des suites de symboles typographiques dérivés, c'est-à-dire par les métaphores que ces suites de symboles évoquent. La suite de symboles "SSS0", par exemple, pourra être interprétée comme le successeur du successeur du successeur du nombre 0, c'est-à-dire trois, mais cette interprétation est à la discrétion de celui qui la fait, tout comme la perception de groupes de particules élémentaires sous forme d'objets. Les particules typographiques évoluent dans leur monde en fonction des règles de dérivation, sans sens ni but.

Mais Gödel a montré qu'il était possible, pour tout système formel suffisamment puissant, de trouver au moins une interprétation tout aussi juste que l'interprétation canonique de ce système. Dans cette interprétation, les suites de symboles typographiques dérivées par le système sont interprétées comme des théorèmes parlant du système lui-même! Autrement dit, Gödel a prouvé que dès qu'un système formel devenait suffisamment puissant pour parler de nombres entiers, il devenait automatiquement assez puissant pour parler de lui-même, et il en a profité au passage pour prouver qu'il existait des vérités qu'un tel système était incapable de prouver, et qu'il n'existait pas de méthode pour faire la différence entre une vérité prouvable et une vérité improuvable. C'est une épée de Damoclès qui est suspendue au dessus de la tête de tout mathématicien qui essaie de prouver un théorème. En plus du risque que le théorème soit faux, il existe toujours le risque que le théorème soit vrai mais formellement improuvable, c'est-à-dire qu'il existe une infinité de coïncidences que le formalisme utilisé ne puisse pas réduire à une règle générale.

De même que les systèmes formels complexes peuvent s'interpréter à plusieurs niveaux, le cerveau humain pourrait-il être compris comme un empilement de couches dont la couche la plus haute, la couche des idées, pourrait seule être interprétée comme intelligente. Ainsi, d'opérations purement mécaniques, de manipulations de symboles chimiques, naîtrait l'intelligence si flexible que nous connaissons.

Car après tout, si l'ordinateur ne sait faire que ce que l'on lui dit de faire, que fera-t-il quand on lui dira d'être intelligent ? Il s'agit pour nous de casser le code, de comprendre d'agencement des idées, les motifs compliqués qui régissent la vie des symboles mentaux, indépendamment des neurones, indépendamment des atomes du cerveau humain. Comprendre, modéliser l'intelligence humaine.

Il existe une thèse, formulée par Alonzo Church puis Alan Turing (thèse de Church-Turing), qui suppose que tout ce qui peut être calculé peut l'être par des moyens mécaniques. Cette thèse ne peut être prouvée, car elle repose sur le terme vague "ce qui peut être calculé", mais elle est aujourd'hui quasi-universellement acceptée. Si l'on accepte que le comportement sur une certaine période de temps finie de toutes les particules élémentaires constituant un cerveau humain peut être calculé avec une précision arbitraire, alors cette thèse revient à dire qu'il est possible de simuler aussi parfaitement que souhaité l'intelligence humaine à l'aide d'un ordinateur, c'est-à-dire que l'intelligence ne dépend pas d'un substrat particulier.

L'ordinateur, loin d'être un simple calculateur, serait donc une machine quasi-universelle, capable de tout simuler, y compris l'intelligence. Mais l'intelligence simulée d'un ordinateur n'en serait pas moins réelle que l'intelligence simulée de nos tas de matière grise et blanche, ou peut-être devrais-je dire, pas plus.

Alors, quand l'intelligence naturelle, imparfaite et bricolée par la nature, donnera-t-elle naissance à l'intelligence artificielle, si la chose est, comme je le crois, possible ? Avec quelles conséquences ?

L'Homme, remis à sa banale place par Galilée, par Darwin et par Freud, découvrira alors qu'il n'est unique en rien. Mais ce qui définit le mieux l'humanité n'est-il pas cet enchevêtrement d'idées, de mots et d'images que nous transmettrons à nos héritiers plantés dans un substrat différent, détachés de la chair ?
Ils seront les enfants de notre intelligence.

25 septembre 2009

Simplicité

J'ai la flemme d'essayer de la retrouver, mais je suis tombé récemment sur une citation dont voici une version approximative : "On ne devrait jamais chercher la solution d'un problème avant d'avoir atteint la certitude que l'on a examiné le problème de manière la plus pointue possible".

A première vue, il semble que cette phrase ne déparerait pas dans le répertoire de quelque manager de province généreux en buzzwords et de maximes prédigérées. Pourtant, cette phrase a résonné dans mon esprit, et m'a semblé recéler une vérité et une pertinence rafraîchissantes. Vous savez, ce sentiment que l'on a quand toutes les pièces d'un puzzle mental semblent soudain former un tout intelligible, quand le motif émerge ?

Le motif a émergé pour moi quelques jours après avoir entendu la phrase, comme une révélation à rebours. Je lisais à ce moment un livre traitant de la conscience et de la nature de ce que l'on appelle le "moi". Alors plongé, et même passablement embourbé dans les considérations complexes de l'auteur, je me suis soudain aperçu que les choses devenaient incroyablement plus simples si l'on se demandait simplement pourquoi l'on appelle quelque chose "une conscience", ou "un soi". Poser le problème clairement consistait en ce cas à dépasser la compréhension intuitive et plus ou moins vague du terme "conscience", et à la remplacer par une compréhension des raisons qui poussent à appeler une chose une conscience, par rapport au but recherché.

Le risque d'épiloguer sur l'usage d'un mot flou aux sens multiples est omniprésent en philosophie (surtout de comptoir), mais je pense que la méthode simple consistant à se faire une idée précise du problème et de son domaine précis d'application possède une utilité bien au-delà de la philosophie et de la métaphysique. C'est, après tout, l'un des fondements implicites de la méthode scientifique.

Ces considérations sont banales, mais j'ai l'impression que malgré moi je tends à les oublier et me laisse souvent piéger par la complexité, et je me surprends à débattre du sens ou de l'usage précis de mots ou concepts valise. Si ce billet ne devait servir qu'à une chose, ce serait de rappeler au moi futur qui lirait ce billet (ou toute autre entité intéressée) de ne pas perdre son temps avec des concepts flous. A chaque étape d'avancement vers une solution, dans quelque domaine que ce soit, il faut faire l'effort de se souvenir du but initial et du but final, du problème posé.

Qui a dit "ignosticism" ?

13 août 2009

Maniaco-dépression

Il est des soirs où l'inspiration vient facilement, où les mots et les idées semblent se déverser et se tisser d'eux-mêmes et sans effort. Ce soir est l'un de ces soirs.

Je laisse mes mains courir sur le clavier, en profitant d'une de ces trop rares expériences pour produire ce billet, d'un jet, d'un trait et sans préméditation. Tous les soirs, pourtant, je ressens une capacité accrue à créer, à exprimer ce que je pense et ce que je ressens, mais rares sont les soirs où cette envie est suffisamment forte et dirigée pour me pousser à prendre la plume et concrétiser ce besoin plutôt que de l'étouffer, le remplacer par une activité de réception passive plus aisée mais moins gratifiante. Mais la création ne se limite pas à l'activité sociale, visible et palpable par autrui. Tous les soirs, mon esprit crée, invente, trouve de nouvelles idées et élabore des stratégies qui jamais, le matin, ne m'auraient effleuré l'esprit. Tous les soirs je suis un mister Hyde hyperactif à mon échelle, et tous les matins je me retransforme en un raisonnable et réservé docteur Jekyll, réévaluant les idées de la veille et les jetant pour la plupart aux oubliettes.

Mais ce changement de personnalité, instantané en apparence pour l'œil de la conscience, se reproduit à l'inverse et de façon lente et graduelle au fil de la journée. Je suis en continuelle et lente métamorphose psychique. Le soir est une période d'exubérance créatrice, de désinhibition, de facilité d'écriture et d'ouverture. A celle-ci s'oppose la phase matinale où les critiques mentales sont en plein éveil et inhibent le processus 'aventureux' de mon esprit. Les phases 'maniaques' et 'dépressives' s'alternent.

Mais ne t'inquiète pas pour moi, cher lecteur, je vais bien, du moins, tout aussi bien que toi. Car nous sommes tous, finalement, des maniaco-dépressifs en miniature. Dans le mens sana comme dans les autres se succèdent des phases créatrices, génératrices d'hypothèses, et des phases de critique qui viennent réduire le champ des hypothèses envisagées. Ces hypothèses peuvent concerner l'attitude à suivre envers votre voisin trop bruyant comme la façon de saisir un objet placé à proximité d'une main, et, si quelques unes de ces phases sont lentes et accessibles à la conscience, la plupart se déroulent sans même que l'on s'en rende compte. Comme un motif fractal répété de la plus petite décision possible jusqu'aux réflexions à tiroir sur le sens de la vie, ces cycles d'élargissement, puis de réduction du champ des possibles rythment le fonctionnement de l'esprit humain. La plupart de ces cycles sont invisibles à la conscience, qui ne s'embarrasse pas de tels détails, et seuls les cycles de plus haut niveau nous sont perceptibles.

La maniaco-dépression, selon cette théorie, ne serait pas une maladie résultant de l'apparition de 'mouvements d'esprit' contraires, mais plutôt de l'exacerbation de mécanismes existants et normalement utiles à l'esprit humain. Chez le maniaco-dépressif, la phase critique est exacerbée au point de ne voir de bon en aucune chose, quand la phase créatrice ne trouve, elle, au contraire, aucune limite. C'est en ce sens que j'ose, très chère lectrice ou très cher lecteur, te qualifier de "maniaco-dépressif en miniature", c'est-à-dire, finalement, d'esprit sain. J'espère que tu ne m'en voudras pas.

Quant à moi, je m'en vais maintenant retourner à mes pénates, et attendre un sommeil qui n'arrivera qu'après une longue effusion de pensées non dirigées, tout comme ce billet.

Bonne nuit.

22 mars 2009

Konnichiwa

Konnichiwa, comme vous le savez je suis parti passer quelques mois au Japon, dans les environs de Tokyo. Cela fait bientôt trois semaines que j’y suis, mais je n’ai commencé à jouer au touriste qu’aujourd’hui.

Je me suis rendu à Yokomaha, la deuxième ville la plus peuplée du pays. Enfin bon, dans les environs de Tokyo, ‘ville’ n’est qu’une étiquette collée sur un morceau de mégapole géante, et durant mes 1h30 de trajet en train je n’ai rien vu d’autre que des bâtiments alentour, à perte de vue.


Yokohama possède la plus haute tour Japonaise, la « landmark tower », qui mesure un peu moins de 300m. Pas vraiment impressionnant vue d’en dessous, en fait. En bas de l’image vous pouvez voir une passerelle piétonne, qui mène jusqu’à la tour. L’urbanisme Japonais utilise la troisième dimension de manière très poussée, pour optimiser les flux de circulation et la place disponible. La différence est vraiment frappante par rapport à Paris ou Pékin, où tout ou presque se passe au niveau du sol. Le résultat est agréable et efficace, l’on traverse rues et voies ferrées sans même être conscient de leur existence, guidé par des panneaux clairs et aidé par des escalators omniprésents.

La landmark tower vue de loin.


Vue de deux niveaux de circulation depuis une passerelle piétonne.


Yokohama est une ville portuaire, mais même la mer semble avoir été urbanisée ici. Pas d’embruns (ce jour là ?).


Une énorme tour de télécoms.


J’ai visité le Musée Mistubishi de la technologie et de l’industrie. Moyennement instructif, et pas très photogénique. Ici un modèle réduit de moteur de fusée japonaise.


Là, je vous laisse deviner ce que c’est.


Après le musée, je me rends à la landmark tower. Elle possède l’ascenceur le plus rapide du monde (ou en tout cas il l’était en 2004), certification du Guiness à l’appui. L’accélération est pourtant très douce dans l’ascenseur, pas de sensation d’organes internes déplacés, pas de jambes qui ploient sous l’effort, c’est sans même s’en apercevoir que nous atteignons les 45km/h de vitesse de déplacement vertical. A cette allure, les étages défilent à une allure ahurissante, et en un clin d’œil nous atteignons le 69ème, à 274m de hauteur.


D’ici nous surplombons largement tous les immeubles alentour, pourtant de hauteur respectable.
Pas vraiment le meilleur jour pour la vue panoramique. Par beau temps, on voit le mont Fuji paraît-il.


En croisant les doigts pour que le big one choisisse un autre jour pour détruire Tokyo.


274 mètres. Bien mais pas top.


Un mystérieux « I love peace » à côté du musée d’art que je n’ai pas eu le temps de visiter.


Oui, cette tour de télécom est obèse.


Les Japonais aiment les escalators.


Et les Pokémons.


Et oui, ceci est un magasin dédié aux Pokémon uniquement.


Parfois, les transports en communs sont bondés. Souvent, non. Je trouve toujours une place assise pour me rendre au labo.


China town de Yokohama, pour changer. C’est un peu comme la Chine, mais en plus exubérant, cher, et propre (après, il paraît que ça ressemble à Shanghai, je ne peux pas confirmer ou infirmer).


China town se résume à un restaurant Chinois à l’échelle d’un quartier. On n’y trouve absolument rien d’autre. Mais c’est joli.





Un temple dédié au Dieu des affaires. A comparer à sa version française, la rue Montgallet.





Une diseuse de bonne aventure lit les lignes de la main. Comme quoi finalement il n’y a pas que des restaurants.


Je voulais photographier le gros bâtiment de style chinois au bout de la rue, mais c’est ici que mon appareil photo et mes talents photographiques jettent l’éponge.

Et pour conclure, une vidéo d’une invention géniale typiquement Japonaise : le distributeur automatique de voiture.



Bon voilà j'ai bloggé, mais on ne m'y reprendra pas de si tôt, du moins pas pour poster des photos, ça prend trop de temps. La prochaine fois, je mettrai les commentaires direct sur mon picasa (dont l'adresse a changé).

Sayonara.

02 mars 2009

Croyance et preuve

Pour meubler un peu en attendant que j'aie fini de mettre en forme mon paper/de déménager au Japon, je vous propose un extrait d'une discussion tenue il y a peu.
Après relecture, je me dis que je m'avance quand même un tantinet sur certains points, mais si ça peut faire réagir ce n'est pas plus mal.

Tout est parti d'une phrase, "on ne peut pas prouver l'inexistence d'une chose". La suite est de moi.




Donc reprenons du début.
Ce qui m'a fait réagir, c'est la phrase "on ne peut pas prouver l'inexistence d'une chose, c'est une impossibilité logique".
J'ai réagi parce que c'était loin d'être la première fois que je lisais cette phrase, que j'avais pris le temps de réfléchir à son sujet, et que j'en avais conclu qu'elle était fausse, pas marginalement fausse, mais totalement. Elle me semble totalement fausse car elle me semble relever d’une mécompréhension de ce que signifie ‘prouver quelque chose’ en science. Avoue que si c’est le cas, le problème ne relève pas vraiment du pinaillage. Surtout quand il te mène à des conclusions qui me semblent également fausses, du genre « la science ne peut se prononcer sur l’existence de fantômes ». Si un raisonnement faux mène à des conclusions fausses, ne mérite-t-il pas qu’on en discute ?

Cette phrase, disais-je donc, est un classique, on la retrouve dans chaque discussion sur Dieu, le paranormal, les pseudosciences, souvent utilisée par « l’autre camp ». Elle arrange bien les ‘croyants’ au sens large comme les ‘agnostiques’, car elle fournit un statu quo, l’incertitude dans lequel chacun voit ce qu’il veut.

Alors oui, bien sûr, j’en ai saisi l’idée. Pour prouver l’inexistence d’une ‘chose’, il faut vérifier que cette chose n’existe nulle part, n’a jamais existé et n’existera jamais. Il suffit, au contraire, pour prouver l’existence d’une chose, d’en exhiber un exemplaire.

Vu comme cela, la preuve de l’inexistence d’une ‘chose’ semble en effet bien impossible.

Mais le problème, ici, me semble résider dans la notion de preuve. Il est trivial, en effet, de dire, que l’inexistence d’une chose ne peut être logiquement établie (logiquement au sens de logique philosophique ou mathématique, pas de sens commun). Mais il est tout aussi trivial de dire que l’existence d’une chose ne peut être logiquement établie. La Vérité est après tout inaccessible, nous sommes tributaires de nos sens, du fonctionnement de notre esprit, etc…
Descartes objecterait que l’existence d’un « soi » peut être logiquement établie, mais un « soi » seul ne signifie rien, seul ses relations à d’autres concepts et objets le définissent, et ces relations sont à jamais hors de portée de la preuve logique.

Non, nous ne parlons ici pas de preuve logique. Nous parlons de preuve scientifique. La preuve scientifique est subjective, faillible, sujette aux erreurs de mesure, de raisonnement, d’évaluation, au manque de données, etc… La preuve scientifique n’est pas un absolu mais un outil fiable, incroyablement fiable même.

C’est de ce genre de preuve là que nous parlons. Nous sommes, après tout, en train de discuter de ce que la science peut dire, et ce pour quoi elle ne propose pas de réponse.

Alors, pour quelle raison la « preuve de l’inexistence de quelque chose » est-elle impossible ? La preuve scientifique de l’existence d’une chose est certainement possible, je pense que tu ne me contrediras pas là-dessus. Pourtant cette ‘preuve’ n’est jamais une certitude, comme les opposants à la science aiment à le rappeler. La preuve scientifique de l’existence d’une chose est une « bonne raison de penser que les choses se passent comme si » cette chose existait. Plus cette raison est bonne, plus elle est confirmée, plus la confiance en l’existence d’une dite chose est solide.

Je me doute bien que tu sais tout ça, mais je ne l’écris pas sans raison. Pour aller plus loin, il va falloir définir un peu de quoi on parle, quand on parle de chose.

Une chose, toute chose, ne se caractérise que par la façon dont elle est liée à d’autres. Une chose est décrite par ses propriétés, et les propriétés, si elles sont suffisamment nombreuses, peuvent déterminer cette chose d’une manière unique.

Prouver l’existence d’une chose, c’est prouver l’existence d’un ensemble de propriétés organisées selon un certain « motif ». Prouver l’inexistence d’une chose, c’est prouver qu’un ensemble de propriétés ne peuvent être organisées suivant un certain autre motif.

Je comprends tout à fait ce que tu veux dire, quand tu dis qu’exhiber un certain nombre d’objets, aussi grand soit-il, ne vérifiant pas lesdites propriétés, ne prouve pas que les propriétés en question ne peuvent être retrouvées. C’est juste, c’est, comme tu le fais remarquer, évident, et je suis bien d’accord avec toi. Mais tout ce que cela montre, c’est qu’il n’est pas possible de prouver l’inexistence d’une chose comme l’on peut en prouver l’existence, en l’exhibant.

Il nous faut de nouveaux outils pour aller plus loin, des outils plus puissants que l’itération, permettant d’exclure l’existence d’un ensemble de propriétés. Heureusement, ces outils existent. Ils existent sous la forme de postulats, ce qui veut dire qu’aucune Vérité, aucune certitude logique ne peut en être dérivée. Mais d’un point de vue scientifique, ces outils se sont révélés fiables, et donc valides en tant qu’outil de preuve scientifique, parce qu’ils sont cohérents avec le monde physique observé.

Ces outils, ce sont les lois physiques universelles. Une loi physique universelle est quelque chose de profond et de mystérieux pour moi. C’est un pont entre le monde perçu et les mathématiques humaines, et son existence impose des contraintes cohérentes avec un certain formalisme à l’univers observé. Une loi physique, à partir d’observations itératives, construit une généralisation de ces observations. Elle fixe des contraintes sur les propriétés que les choses peuvent avoir, mais aussi, de manière duale, sur celles qu’aucune chose ne peut avoir.

La loi physique en dit autant sur l’inexistence éventuelle d’objets que le formalisme qui y est associé, et tu n’ignores pas qu’en maths il est très souvent possible, quoi que pas toujours, de prouver l’inexistence de telle ou telle chose.

Ce à quoi je veux en venir, c’est que cette correspondance entre formalisme et réalité permet à la science de statuer sur l’existence ou l’inexistence d’objets indifféremment , et que la séparation entre « preuve de l’existence » et « preuve de l’inexistence » n’a de ce fait pas lieu d’être.

Alors, pour en revenir à un exemple que tu évoquais, puis-je prouver qu’il n’existe pas d’arbre qui parle ? Je pense que oui. Il existe un grand nombre de raisons pour lesquels un arbre ne peut pas parler.

La parole nécessite le mouvement rapide de parties mobiles. Les végétaux ne disposent pas de parties mobiles à mouvement rapides.
L’usage de la parole implique l’existence de structures nerveuses dont les arbres ne sont pas dotés.
Etc…

Chacune de ces affirmations est une « proposition sur le monde », pas une certitude. Il se pourrait que je me trompe, et qu’il existe des arbres qui parlent. Selon comment on définit la parole, on peut même dire qu’il en existe.

Mais en science, peu importe la certitude. Une connaissance scientifique n’est pas une certitude, mais une proposition jugée fiable de manière subjective. Les propositions utilisées pour ma démonstration sont fiables dans le sens où elles sont en accord avec l’expérience, un accord tellement bon que l’extrapolation semble raisonnable.
La science a son mot à dire au sujet des arbres parlants. Pour un scientifique, les arbres parlants n’existent pas, et ses raisons de le croire sont bien plus fiables que ses raisons de croire que des paires de particules/antiparticules apparaissent spontanément dans le vide.

Il n’y a donc pas pour moi une différence de nature entre preuve de l’existence et preuve de l’inexistence, mais une différence de degré. Le processus d’extrapolation à partir de données parcellaires, puis d’exclusion formelle de l’existence d’une certaine combinaison de propriétés est éminemment moins fiable que le processus de vérification expérimental, c’est un fait, et quand il s’agit de problèmes complexes il est souvent infaisable d’exclure la possibilité d’apparition d’un phénomène. Pas parce que cette exclusion est logiquement impossible, non, mais parce que cette exclusion serait sujette à une telle incertitude qu’elle serait inutilisable.

Le problème n’est donc pas la question, mais la façon d’arriver à la réponse. Note que ce problème n’est en rien exclusif aux propositions portant sur l’ « inexistence d’une chose », mais limite de manière générale notre capacité à apporter des réponses aux propositions portant sur des systèmes complexes.

Heureusement, il est souvent possible d’emprunter d’autres chemins de preuves afin d’arriver à nos fins. La science ne peut peut-être pas attaquer de manière frontale le problème de l’existence des fantômes, trop vaguement définis, mais elle peut biaiser. La psychologie et les sciences cognitives nous apportent des éléments pour juger de la probabilité qu’une interprétation anthropocentrée d’un évènement inhabituel soit générée par l’esprit humain. La physique et la médecine nous apportent des éléments de réponse sur le fonctionnement du corps et de l’esprit humain, et d’exclure la possibilité d’une séparation entre corps et esprit.

Bref, la science est loin d’être sans armes face à ce genre de question, peu importe que celle-ci porte sur l’inexistence d’une chose ou non.

L’impossibilité logique de l’existence de fantômes n’est certes pas prouvable, mais la science, c'est-à-dire l’ensemble des connaissances et techniques cohérentes avec l’observation du réel, a tranché depuis longtemps. Pour autant que la notion de preuve ait un sens, la science a prouvé que les fantômes n’existaient pas, à moins de réviser sérieusement la notion de fantôme.

De même pour Dieu. La science n’est pas agnostique, contrairement à ce que beaucoup voudraient croire. Dieu, tel qu’il est défini par les grandes religions, est une proposition physique sur le monde dont les effets sont vérifiables. Si cette proposition est déconnectée de la réalité, si la croyance en Dieu s’explique sans Dieu, si la genèse des religions est expliquée de façon scientifique, alors la science assigne une probabilité de véracité à la question « Dieu tel que décrit par les grandes religions existe-t-il ? », et cette probabilité est basse.
Seule la version non-réfutable de Dieu, le Déisme selon Spinoza, échappe à la science, par définition.

Bref, pour moi, l’affirmation selon laquelle la science ne peut statuer sur l’inexistence d’une chose est non fondée. Elle n’est pas seulement imprécise, mais relève d’une mauvaise compréhension du concept de preuve ou de la science elle-même, et mène à dire de grosses bêtises.

Oui, la science a son mot à dire sur l’existence des fantômes, sur Dieu, sur les licornes roses invisibles (contrairement à ce que je t’ai répondu un peu vite sur le topic). Pourquoi ? Parce que la science n’est pas un simple catalogue des choses qui ont le bonheur d’exister. La science, c’est un outil permettant d’assigner une probabilité à toute proposition reliée au monde réel d’une façon ou d’une autre. Elle statue donc sur toutes les propriétés, et ne se retire de la partie que quand il n’y a plus de propriétés à vérifier (et donc plus de sens).

La science est extrêmement faillible bien sûr, elle l’a prouvée nombre de fois, mais la science n’est jamais qu’un outil qu’il nous est loisible d’adapter à notre subjectivité.

18 février 2009

Bon vieux temps

Imaginez un bébé mignon, un bébé qui vous regarde avec ses grands yeux humides en gazouillant. Vous l’avez bien en tête, oui ? Bien. Et maintenant imaginez mon poing à mi enfoncé dans son crâne mou, son petit corps sans vie se refroidissant déjà dans son berceau maculé de sang. Je l’ai fait. Je suis un monstre.

Le bébé, c’est mon après-midi productive. Mon poing dans son crâne, c’est le temps perdu à surfer sur le web plutôt que travailler. Ma métaphore horrible, c’est l’introduction absolument dénuée de bon goût de ce billet.

Blague rituelles sur les bébés morts mise à part, quelle, allez-vous me demander, oui quelle portion de cette grande suite de tubes qu’est l’Interouaibe aurait donc réussi à attirer ton attention, Ô respecté auteur de ce blog s’il en est (et il en est, j’ai vérifié deux fois) ? Et la réponse est édifiante. Pendant cette demi-journée, morte dans des souffrances atroces et après moult convulsions et autres gargouillements, j’ai lu mon blog. Mon propre blog.

Et j’ai aimé. Fausse comme vraie modesties mises à part, j’ai vraiment apprécié la lecture de la plupart de mes billets, ce qui à première vue de nez n’était pas gagné. Les gens changent, le goût et l’humour se transforment. Mais je dois dire que, presque cinq ans après mon premier billet, mon blog a dans l’ensemble passé, à mes yeux infaillibles, le test du temps. Je me propose de me féliciter, j’accepte, félicitations, merci moi aussi.

Pour enchaîner sur mon questionnement existentiel d’il y a peu, je pense aujourd’hui pouvoir dire que je sais pourquoi je blogge. Je blogge pour faire passer au futur moi du bon temps à relire ses conneries écrites et oubliées depuis. Personne n’a, après tout, un sens de l’humour aussi proche du mien ou autant d’expériences et d’idées en commun avec moi que le futur moi. Personne n’est à même d’apprécier mes billets autant que lui. Futur moi, si tu me lis, tu es un mec génial, surtout ne change rien, c’est comme ça qu’on t’aime. J’ai dit que tu étais un mec génial ? On ne le dit jamais assez.

J’aimerais aussi remercier mon ancien moi pour avoir pris le temps de laisser traîner des petits morceaux de sa vie, de ses pensées, de ses traits d’humour – excellents, soit dit en toute objectivité – toutes ces petites choses qui m’ont ramené de bons souvenirs en tête, m’ont fait rire comme un con dans mon laboratoire saturé de Chinois, et m’on fait penser « ah oui c’est vrai, je pensais ça à l’époque ». Comme un album photo qui capture les pensées, mon blog m’a fait rentrer dans la peau un peu plus boutonneuse de mon ancien moi, et pour cela, ancien moi, je te remercie, même si j’éprouve un irrépressible sentiment de supériorité envers toi. Je ne te félicite pas trop, cependant, pour le lent mais régulier déclin dans ton rythme de publication, vile feignasse. Etant en tout point meilleur que toi, je vais bien entendu redresser la barre, mais regarde dans quel état tu m’as laissé tout ça. Hein ? Hein ? T’es fier de toi ? Ah pardon, j’ai oublié, tu ne peux pas répondre, tu es mort.

Marvin Minsky, dans son dernier livre, ‘The Emotion Machine’, nous explique en quoi nous sommes un tas de cons de croire à l’illusion de continuité du ‘soi’ construit par l’esprit humain. « Pauvres couillons », écrit Minsky, « en quelques moi seulement quasiment toutes les molécules de votre corps on été changées. Qu’est-ce qui vous fait dire, bande d’attardés de mes deux, que vous restez les même ? Regardez-moi ce ramassis d’abrutis, pas un pour rattraper l’autre, allez vous me faites tous chier, je me casse [bruit de porte claquée très fort]. » Et comme il a raison !

Non seulement l’ancien et le futur moi n’ont matériellement quasiment rien en commun avec le moi actuel, mais même leur esprit, ce que beaucoup appelleraient leur vrai ‘moi’, a lui aussi changé radicalement. Des souvenirs ont été oubliés, d’autres se sont ajoutés. De nouvelles idées ont remplacé les anciennes, de nouvelles compétence ont été apprises et d’autres désapprises. Le moi d’il y a quatre ans est un ami proche. Le moi de mon adolescence est une vague connaissance, celui de mon enfance, un étranger, un peu plus mort chaque jour.

« Mais alors, Chris » - me demanderez-vous – « pourquoi es-tu si généreux avec le toi futur, au point même de passer des heures à écrire des choses pour son divertissement. Ok, c’est un gars génial, mais toi aussi tu es un gars génial, passe donc du temps pour toi ! » C’est vrai que j’en passe, du temps, à pouponner ce moi du futur. Etudes, sport, apprentissages fastidieux en tout genre, économies, plans pour l’avenir, il n’y en a quasiment que pour lui. Et pourquoi ? Hein ? Vous voulez savoir pourquoi ? Et bien vous l’avez dit, c’est parce que moi aussi, je suis un gars génial. Je donne, je donne, sans compter, et le sourire de mon moi futur suffit à me faire oublier ma peine. Je suis un généreux par nature.

Mais si je blogge pour moi, je blogge aussi pour le reste du monde, bien sûr. Toi qui me lis, l’anonyme, le sans grade, sache que qui que tu sois, quel que soit ton nom, et qu’importe le nombre de fonctionnaires dans ta famille, je pense à toi au moment même où tu lis ces lignes, et je t’aime comme plus personne ne t’aimera jamais. Jamais. Toi aussi tu es une fille ou un mec génial, et tu le resteras aussi longtemps que tu liras ce blog. Je te fais de gros bisous et espère que tu aimes lire ce blog comme j’aimerai le lire plus tard, à mes petits-enfants en mimant bien les passages à base de meurtre de nourrissons.

Onctueusement,

Chris